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Interview : Hydrobiologiste

25 septembre
Stéphane Jourdan, passionné par l’eau depuis son plus jeune âge, exerce aujourd’hui le métier...
Hydrobiologiste

Stéphane Jourdan, passionné par l’eau depuis son plus jeune âge, exerce aujourd’hui le métier de ses rêves, Hydrobiologiste. Il nous présente son parcours, son métier, en d’autres termes sa passion !

Pouvez-vous vous présenter ?

Stéphane Jourdan, je suis chef du service « milieux aquatiques et maîtrise d'ouvrage » au sein de l'Agence de l'Eau Artois - Picardie, ci-après dénommée « L'Agence ». Je travaille, avec mon équipe (7 agents actuellement), sur 2 volets :

- l'accompagnement technique et financier des travaux de restauration de milieux naturels, portés en maîtrise d'ouvrage par les collectivités et plus particulièrement les structures de bassin versant, ainsi que les associations dédiées,

- des maîtrises d'ouvrage directes de l'agence en cours d'eau, notamment sur le volet de la restauration des continuités écologiques, longitudinale et latérale. Ces travaux portent plus particulièrement actuellement sur l'aménagement d'obstacles infranchissables sur le bassin versant de la Canche (au bénéfice de propriétaires privés) ou de la Somme (pour le compte de l’État). Nous sommes la seule Agence de bassin à conduire ces travaux en maîtrise d'ouvrage directe, avec des projets très intéressants réalisés depuis 2013 (déclinaison opérationnelle des lois Grenelle de 2009 et 2010).

Ces interventions financières s'inscrivent dans le cadre du 11e programme de l'Agence, avec près de 17 M€ dédiés en 2019 pour le volet de la restauration des milieux naturels. Il faut noter, en application de la loi Biodiversité de 2016 et la mise en œuvre du plan national dédié de juillet 2019, que l'accompagnement des projets par l'Agence concerne désormais également les gestionnaires de milieux terrestres. Par ailleurs, ces financements portent aussi sur des actions sur la sécurité des biens et des personnes, pour prévenir notamment les coulées boueuses et de manière plus large, les inondations qui concernent notre bassin, même si actuellement, c'est plutôt la sécheresse qui sévit ! Mais les orages de mai 2016 ou juin 2018 ont été traumatisants et des événements aussi exceptionnels pourraient tout à fait survenir à nouveau, dans le contexte actuel de changement climatique où cet aléa est bien identifié.

Quel a été votre parcours ?

J'ai été très tôt passionné par la biologie et plus précisément, par ce qui vit dans l'eau, avec notamment très jeune la pratique de la pêche de loisir. Dès le collège, je voulais travailler dans les Eaux et forêts et j'ai orienté mes études dans cet objectif. Avec cette motivation, le parcours quoique semé d'embûches, était tracé. Classes préparatoires Biologie à Lille, formation d'ingénieur agro-halieutes à l'Agro de Rennes. J'aurais pu en rester là, mais passionné par les poissons, j'ai fait un stage de fin d'études sur l'omble chevalier à Thonon-les-Bains et j'aurais pu devenir chercheur après avoir fait de la perche européenne mon sujet de thèse à Nancy puis de post-doctorat en Espagne. Finalement, je n'ai pu aller au bout de mon projet d'intégrer une équipe de recherche en hydrobiologie ou en aquaculture, mais j'ai trouvé le poste de mes rêves à Lille, en 2000, à la Fédération de Pêche du Nord. Au sein de cette association et grâce à un administrateur très dynamique et compétent, devenu ensuite d'ailleurs président, j'ai pu constituer une équipe technique, accompagner les associations du département, avec de très belles rencontres humaines ; le bénévolat est une vraie richesse dans note région. En dehors de l'objectif initial de mon recrutement qui était de réaliser un état des lieux exhaustif des milieux aquatiques et des ressources piscicoles du département, j'ai pu porter des projets de restauration de cours d'eau et des actions de gestion piscicole entre 2000 et 2008. Avec en outre la création d'un laboratoire pour les analyses et la capacité à porter des études de connaissance préalables aux travaux, au travers des chantiers d'inventaires notamment piscicoles conduits en régie et avec l'appui du Conseil Supérieur de la Pêche à l'époque devenu depuis lors ONEMA puis AFB et donc prochainement OFB !

Avant de rejoindre donc l'Agence pour développer ces projets de restauration de milieux aquatiques à l'échelle du bassin Artois - Picardie, soit en appui des maîtres d'ouvrage du bassin soit comme abordé et ce qui a motivé mon choix, en maîtrise d'ouvrage directe. Comme souvent dans le monde professionnel, le facteur humain a été déterminant, par rapport à la confiance accordée au moment de mon recrutement.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier d’hydrobiologiste ?

J'ai la chance d'exercer le métier de mes rêves, car en lien avec ma passion pour les cours d'eau, et j'ai donc la chance d'avoir pu concrétiser mon projet professionnel, identifié très précocement. Bien entendu, la gestion administrative et l'encadrement ont pris le pas progressivement sur la dimension technique. Mais les milieux aquatiques restent au cœur de mon quotidien.

Quelles sont les missions d’un hydrobiologiste ?

Elles sont très vastes. Elles portent plutôt, dans mon poste actuel, sur le dimensionnement et le suivi des études préalables puis des travaux de gestion de milieux aquatiques. La restauration fonctionnelle des milieux naturels permet de concilier les bénéfices écologique, hydraulique et paysager. La priorité demeure pour ce qui me concerne les gains biologiques, par rapport aux objectifs fixés par la Directive Cadre sur l'Eau. C'est un autre service qui assure ces suivis DCE au sein de l'agence mais c'est intimement lié. En effet, dans mes missions antérieures et pour certains de mes collègues au sein de l'agence, des services de la DREAL ou de l'Agence Française pour la Biodiversité, le quotidien est plutôt centré sur le volet connaissance de l'écologie des milieux naturels (conduite d'inventaires, analyse de peuplements d'invertébrés aquatiques, de poissons, de végétaux aquatiques, suivi d'indicateurs biologiques, analyses de l'état des eaux...). Les éléments de diagnostic écologique favorisent ensuite la gestion des milieux et la démonstration de l'efficacité des actions engagées.

Pouvez-vous nous décrire la journée type d’un hydrobiologiste ?

Cela dépend si on parle de l'hydrobiologiste débutant ou du chef de service dont on attend surtout qu'il assure plutôt des missions de management... Et le métier a beaucoup changé dans la mesure où beaucoup de choses auparavant réalisées en régie sont confiées à des prestataires privés, dans le cadre de marchés (et donc une compétence requise est la rédaction de cahier des charges et l'analyse d'offres). En lien bien entendu avec l'érosion des effectifs dans la sphère publique.

Je parlerai plutôt d'une semaine type lorsque l'on fait encore le métier en régie. En effet, dès qu'il y a des inventaires à conduire, il faut compter une journée de préparation du matériel, d'obtention des autorisations préalables notamment administrative et auprès des propriétaires riverains, une journée de terrain pour la mise en œuvre des protocoles d'inventaires, une journée de dépouillement, une journée d'analyse et de bancarisation des résultats. Et une journée pour l'exploitation et le croisement des données, leur valorisation. Bien entendu, certains protocoles demandent davantage de jours de terrain et certaines études importantes peuvent nécessiter des suivis sur de longues durées, avec une interprétation plus complexe. Bien entendu, le métier n'a de sens que si les résultats peuvent être partagés vers les partenaires et les gestionnaires, valorisés... Aujourd'hui, avec les missions de management hiérarchiques, je me satisfais de passer une journée sur le terrain dans la semaine.

Quelles sont les qualités indispensables pour faire ce métier ?

La principale qualité est l'humilité. Dès qu'on travaille sur du vivant (et le cours d'eau est un milieu vivant !), il faut accepter que les actions engagées ne soient pas à la hauteur des attentes. Sur ce point, on apprend au quotidien. Comme en médecine, les outils de diagnostic évoluent, deviennent de plus en plus précis, le recours aux nouvelles technologies est de plus en plus fréquent (drones, ADN environnemental, NTIC, SIG...). Le métier en lui-même change mais pour ce qui me concerne, il ne faut jamais perdre le contact avec le terrain, avec un juste équilibre à trouver avec les tâches administratives et / ou d'encadrement qui ont tendance à nous en éloigner.

Quelles sont les difficultés du métier ?

Bien entendu, surtout dans notre région, il faut être habitué à affronter les conditions climatiques parfois rudes et surtout, rester vigilant par rapport à des milieux qui peuvent s'avérer dangereux. Comme dans tous les corps de métier, la « réunionite » est aussi un piège dans lequel il ne faut surtout pas tomber...

Pour vous, quels sont les avantages et les inconvénients du métier ?

- Les avantages du métier, pour ce qui me concerne, restent la possibilité quotidienne de s'émerveiller de la beauté de certains fleuves et cours d'eau de notre bassin, de leur résilience par rapport à ce que nous leur faisons subir et de leur richesse en terme de biologie, souvent ignorée.

- On a la chance dans notre bassin d'avoir un parlement des jeunes pour l'Eau, d'avoir de nombreuses actions en lien avec l'éducation à l'environnement, des gestionnaires de milieux naturels et des collectivités engagés, des projets de restauration qui émergent... Bref, il y a une vraie dynamique et un chantier immense dans notre bassin.

Cependant, les offres d'emploi demeurent rares, notamment dans la sphère publique et il faut être patient entre la sortie de la formation et le premier poste en rapport avec les formations dédiées (qui se sont multipliées depuis les années 2000, mais les jeunes diplômés ont peu d'offres en rapport avec leur formation, c'est une constante dans le domaine de l'environnement).

- Les inconvénients concernent plutôt la conciliation des usages de l'eau, les attentes des différents usagers à l'échelle du bassin versant peuvent s'avérer contradictoires. Je ne m'attendais pas, dans le cadre de mon métier, à mener autant de veilles juridiques, à toujours intégrer dans la démarche de projet les éléments réglementaires. C'est un volet qui demande une grande rigueur. Par ailleurs, les cours d'eau sont le plus souvent privés (ils appartiennent le plus souvent au propriétaire riverain). Il est donc toujours nécessaire de convaincre du bien-fondé de ce qui est engagé, rassurer, susciter l'adhésion pour pouvoir porter ensuite les travaux.

Bien entendu, les actions menées sont toujours critiquées, car semblent toujours secondaires, y compris dans le domaine de l'eau, par rapport à des enjeux liés plutôt à l'assainissement ou à l’alimentation en eau potable, et au sein des territoires par rapport à des enjeux économiques directs, compte-tenu de la crise économique et des problèmes de chômage... Certains échanges peuvent aussi être virulents. On doit apprendre à se blinder. L'hydrobiologie, la préservation des milieux aquatiques de notre région, c'est aussi quelque part la défense de notre cadre de vie, aussi bien dans le monde rural que dans nos métropoles régionales.

On paie encore aujourd'hui, par rapport aux inondations, les erreurs du passé. On le paiera encore davantage avec les sécheresses à venir. Avec la prise de compétences GEMAPI, le sujet devient réellement d'actualité au sein des territoires. On a réellement aussi des élus moteurs, j'ai en tête une très belle phrase d'un maire d'une commune avec laquelle j'ai travaillé quand j'étais à la Fédération de Pêche du Nord, qui a dit un jour en rapport avec les enjeux de la DCE : « Si je comprends bien, en termes d'objectifs, on est passé d'une eau propre à une eau vivante. » Cela résume très bien le métier.

Quels conseils donneriez-vous à un futur hydrobiologiste ?

On ne devient pas hydrobiologiste par hasard, donc, lorsqu'on l'est, il faut profiter de sa passion. Persévérer, toujours se remettre en cause bien sûr. Et savoir communiquer, expliquer, sensibiliser, former, de la maternelle jusqu'aux élus.

Quand on y regarde bien, la rivière est souvent cachée, soit sous des tonnes de béton, en lien avec l'aménagement urbain et elle a l'art de se rappeler à nous lors des catastrophes liées aux crues. On a quelques projets de remise à l'air libre de cours d'eau dans le bassin, y compris d'ailleurs dans Lille, qui malgré son histoire intimement liée à l'eau, a oublié et enterré ses cours d'eau. Ce n'est hélas pas un cas isolé. Soit en fond de parcelle agricole, en responsabilité du propriétaire riverain, avec une accessibilité plutôt limitée aux seuls usagers de l'espace rural.

Avec la compétence GEMAPI, l'eau et ses richesses cachées associées à la Gestion des Milieux Aquatiques ET la préservation des biens et des personnes dans le cadre du PI de la prévention des inondations, devront être prises en compte dans le cadre d'une démarche intégrée. Ce sera un vrai enjeu de territoire (et politique) en lien avec l'aménagement du cadre de vie, l'amélioration des connaissances et la préservation de la biodiversité, l'adaptation au changement climatique. On parle beaucoup des solutions fondées sur la nature, c'est un très beau challenge pour ces futurs hydrobiologistes !

Hydrobiologiste