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Dossier : Les Intermittents de la Recherche

Les Intermittents de la Recherche

Les Intermittents de la Recherche

La crise de la recherche française dure et s'intensifie. Symptôme le plus sensible, ce constat accablant : la moitié de l'effort en sciences du Vivant provient de jeunes chercheurs souvent dépourvus de statuts et payés au lance-pierre. Sans perspectives, ils désertent les paillasses ou émigrent, hypothéquant ainsi les capacités futures de la recherche. Pendant ce temps, le gouvernement français tente de nous persuader qu'il place la recherche « au cœur de l'ambition nationale »…

Fred est jeune chercheur mais n'a pas assez d'argent pour financer ses travaux concernant le Sida ; Lena, doctorante sans ressources, travaille bénévolement dans un laboratoire qui étudie l'autisme ; tout juste docteur, Romain est employé au noir par une équipe du secteur public, sur des fonds issus d'un organisme privé, pour travailler sur les myopathies…

Non, ces personnages ne sont pas ceux d'une nouvelle fiction larmoyante. Des légions de jeunes scientifiques, pour la plupart universitaires, vivent dans des conditions précaires, socialement, financièrement et professionnellement. Ainsi, 35 à 45 % des thésards en sciences de la vie étaient officiellement dans ce cas en 2001, et ces taux ne semblent pas avoir diminué depuis lors si l'on s'en tient aux nombreux témoignages recueillis par les associations de doctorants. Ce « Germinal du bac+8 » correspond à la dure réalité du système de recherche et d'enseignement supérieur français, un système qui s'appuie sur ces « intellos précaires », véritables « intermittents » de la recherche.

Bénévolat ou travail au noir ?

La précarisation des jeunes chercheurs, et donc finalement des laboratoires, n'est pas un phénomène nouveau en France. Les doctorants en sciences de la vie savent très bien ce que signifie « travail bénévole » (pas de financement) et « travail au noir » (financement par libéralité) . Officiellement, en 2001, ces deux situations représentaient respectivement 25 % et 10 à 20 % des doctorants qui débutaient une thèse en sciences de la vie, contre 6 % de non-financement pour les départements scientifiques pédagogiques et techniques 2, 3, 4 et 8.

Sous-payés, car mal considérés, et inversement, ces doctorants se posent légitimement la question de savoir s'ils ont fait le bon choix. Pourquoi n'ont-ils pas droit à une rémunération décente, et à une couverture sociale ? Comment notre pays, dont l'effort de recherche, toutes disciplines confondues, provient à plus de 50 % de ces thèses, peut-il traiter ainsi nombre de ses « inventeurs » ? Depuis la fin des années 1990, de plus en plus de jeunes ayant atteint le niveau de la maîtrise ou du DEA refusent de se lancer dans la carrière de chercheur , sans compter les docteurs qui abandonnent la recherche et s'orientent vers des métiers subsidiaires où leur diplôme n'est pas reconnu.

Si l'on s'intéresse aux doctorants dotés d'une allocation de recherche, la comparaison entre la France et des pays de richesse comparable n'est pas plus flatteuse. Bon nombre de pays européens ont compris que la thèse de recherche, permettant l'obtention du doctorat, est attractive dès lors qu'elle est réellement assimilée à une activité professionnelle, avec un contrat de travail. La Norvège atteint des sommets en versant 32 000 € par an à ses doctorants, sur 3 ans.

En France, l'allocation de recherche, attribuée sous forme de contrat à durée déterminée (CDD) de 3 ans, culmine à 1 255,63 € bruts depuis octobre 2003. Un montant qui pourrait causer bien des crises de nerfs aux doctorants français, qui doivent déjà encaisser le fait qu'un élève stagiaire de la Police nationale soit mieux rétribué par l'État : 1 290 €.

L'indétermination des CDD

Mais la précarisation des jeunes biologistes ne s'arrête pas à la thèse : la mise en place dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) français, depuis 2003, de postdoctorats d'une durée de 18 mois – au nombre de 400 en 2003, 200 en 2004, soit un nombre proche de celui des postes ouverts de Chargés de recherche de deuxième classe –, puis de CDD de chercheurs (200 prévus au budget 2004), ne freinera pas le mouvement. Surtout quand ceux-ci se substituent à des postes de titulaires suite à des départs à la retraite. Alors qu'en 2001, seulement 46,7 % des docteurs en biologie avaient une situation professionnelle stable 18 mois après leur soutenance de thèse, contre 66,3 % pour l'ensemble des disciplines confondues, est-il pertinent d'augmenter encore la précarité professionnelle des jeunes chercheurs ?

L'idée d'employer temporairement des jeunes chercheurs en CDD peut paraître acceptable et représenter des opportunités professionnelles intéressantes : mobilité, possibilité de travailler sur des thématiques porteuses et des projets ciblés. Encore faudrait-il que le temporaire ne dure pas trop, l'activité de recherche finissant forcément par pâtir de ces conditions incertaines, et que les moyens disponibles (fonctionnement, support technique, etc.) pour mener à bien les projets soient suffisants.

Apprendre à gérer le court terme

De plus, quelles seront les conséquences de ce temps limité sur l'indépendance des recherches menées ? Quels seront ses effets sur la prise de risque par des chercheurs plutôt incités à produire « vite fait, bien fait » ? Ne nous leurrons pas : il sera difficile de mener à bien des projets sur le long terme par la simple juxtaposition du travail de plusieurs « intermittents de la recherche » consécutifs.

Quelles perspectives d'emploi pour les chercheurs contractuels, dans un contexte économique déprimé ? Les emplois temporaires sont, par définition, à la merci du moindre coup de froid dans les dépenses publiques, car ils constituent une masse salariale plus facile à résorber.

Or, on demande déjà aux jeunes chercheurs nombre de sacrifices et de coups d'éclat pour espérer décrocher le sésame : thèse forcément brillante, départ à l'étranger obligatoire, nombreuses publications internationales (dans des journaux internationaux comme Nature et Science, bien entendu), négation de toute vie sociale et personnelle (limiter les pertes de temps pour en passer plus « à la paillasse »), rémunérations très inférieures à celles des emplois stables, particulièrement en France ; puis, enfin, quelques années passées à traverser tous les recrutements académiques imaginables. De plus, les années passées en CDD seront-elles entièrement prises en compte lors d'une candidature sur un poste d'enseignant-chercheur ou de chercheur titulaire ?

Les jeunes peuvent-ils croire encore aux carrières scientifiques ?

Intuitivement, on sent bien qu'il est nécessaire de redéfinir l'offre globale de l'emploi au niveau doctoral en France, qu'elle soit publique ou privée, en particulier si l'on veut redonner à ces carrières leur attractivité. Mais le gouvernement ne propose pour cela que de renforcer la précarité des jeunes chercheurs, sous couvert de « souplesse » et de « réactivité ». Et les mesures de rattrapage qu'il a annoncées fin février ne sont pas à la hauteur des enjeux, de même que les vagues perspectives tracées par le Premier ministre le 9 mars (3 Md€ promis d'ici trois ans).

Pour éviter d'entrée de jeu un échec, il semble évident que la priorité réside dans la mise en adéquation du nombre de postes disponibles avec le nombre de docteurs formés, en développant de nouveaux débouchés, faute de quoi on continuera d'alimenter les « circuits d'attente ». De plus, faire disparaître le recrutement précoce après la thèse, alors que les personnels sont démotivés par un manque patent de moyens, n'est sans doute pas une réponse très pertinente : en précarisant encore un peu plus les jeunes chercheurs, le système de recherche français ne perd-il pas un de ses rares avantages ? Quel sera l'impact à moyen terme sur la structure des emplois dans les laboratoires ?

Alors, intermittents de la culture et chercheurs, même combat ? En tout cas, la nécessaire refonte de la palette d'emplois scientifiques porte en elle une multitude d'enjeux sociaux et scientifiques auxquels la société se doit de répondre dans l'urgence ; à défaut, il est à craindre que le « feu sacré » de la recherche scientifique, déjà bien tremblotant, ne s'éteigne… définitivement.


B.B. sur le site www.vivantinfo.com